Pour en finir avec « la technique »

tumblr_mqlp7aD5TZ1scknp3o1_1280l’être est une poièsis, c’est-à-dire une construction anthropotechnique. Pire : exister est le résultat d’une fabrication. Et la technique, conjuguée à d’autres facteurs, y prend une part active, pour ne pas dire majeure. L’homme n’est plus une essence, une substance séparée, mais un processus fabriqué, constamment à faire. Cet aspect de la pensée de Sloterdijk renforce les hypothèses de ce livre. La philosophie n’a plus rien à faire dans l’ontologie de la substance. Il est temps qu’elle consente, en intégrant les résultats empiriques des sciences sociales, à devenir onto-anthropologique. Peut-être comprendra-t-elle alors que le concept de « technique » lui-même est dépassé, parce qu’il porte l’idée substantialiste que la technique serait, à côté du monde des sujets, un royaume des objets. Les philosophes de la technique, hélas, nourrissent encore souvent cette illusion en parlant obstinément des « objets techniques », comme si seuls les objets étaient techniques. Or, non seulement « les produits de la culture matérielle ne sont pas des objets passifs mais des médiateurs de croyances, de représentations, d’habitudes et d’agences19 » (d’où l’intérêt de parler, comme le font les Anglo-Saxons, de culture matérielle plutôt que de technique), mais encore c’est l’être lui-même qui est technique. Il y a de la technique non pas seulement dans les objets, mais dans les sujets.

(…)

cela veut dire que les dispositifs techniques sont – ont toujours été – des « machines philosophiques15 », c’est-à-dire des conditions de possibilité du réel ou, mieux, des générateurs de réalité. C’est ce que nous appelons des « matrices ontophaniques », c’est-à-dire des structures a priori de la perception, historiquement datées et culturellement variables.

Du point de vue philosophique, l’invention du téléphone doit donc être considérée 2telecomme l’une de ces nombreuses innovations ontophaniques quiaccompagnent le développement d’un nouveau système technique – ici, le système technique mécanisé –, c’est-à-dire l’un de ces bouleversements de notre expérience-du-monde possible. En tant que telle, elle ne pouvait manquer de produire, à ses débuts, un choc socio-perceptif, une rupture phénoménologique dans la culture ontophanique. (…)

Chaque génération réapprend le monde et renégocie son rapport au réel à l’aide des dispositifs techniques dont elle dispose dans le contexte socioculturel qui est le sien. C’est pourquoi ce qu’on appelle la « fracture numérique générationnelle » n’est peut-êre qu’une mauvaise interprétation phénoménologique. Si les personnes les plus âgées ont parfois du mal à adopter les nouvelles technologies (ce qui semble de moins en moins vrai), c’est parce que leur rapport à la réalité est tout simplement coulé dans une autre matrice ontophanique que celle du numérique.


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