Cogitamus

Lu Cogitamus, passionnant livre de Bruno Latour sous-titré Six lettres sur les humanités scientifiques. Véritable effort de pédagogie pour un livre puissant et accessible puisqu’il s’agit d’un cours donné à science-po présenté sous forme de lettres écrites à une étudiante.

Bruno Latour s’attache depuis des années à faire descendre les sciences et les scientifiques de la position sociale de surplomb dans laquelle elles se présentent ou sont pésentées. Le gouvernement des experts, (auquel il oppose le parlement des choses) c’est une science qui affirme, des dictum (énoncés vrais) en faisant oublier que la science est toujours affaire de modus qui viennent moduler/pondérer des dictum, des affirmations.

Mythique la radicale différence entre la rhétorique et la rigueur de la démonstration. Tout est une question de discours appliqué à des objets dans un contexte socio-technique. Tout se passe comme si, selon l’auteur, l’invention du cogito de Descartes avait fait passer au premier plan la chose en soi. Le contexte, le laboratoire, ses objets, le discours, les représentations qui font la science sont elles placées au second plan depuis trois siècles. Réhabiliter le cogitamus ( = nous pensons), c’est donc revenir à une science dans laquelle les controverses se déploient, sont rendues lisibles. Le cogitamus, c’est remettre le laboratoire au premier plan, revenir aux choses.

Nos usages des objets techniques sont d’emblée dans un contexte hybride fait de traductions = pas de côtés. Exemple : je me sert d’un ordinateur qui marche, c’est un composé socio-technique qui m’apparait comme transparent, évident. S’il tombe en panne je suis contraint à faire un pas de côté et essayer de résoudre le problème grâce à d’autres outils/compétences dont il dépend et dont je dépends. Est appelé composition l’ensemble des détours nécessaires qui sont autant de traductions rendant lisibles le fait que l’objet technique un assemblage complexe dans un contexte spécifique.

Un énoncé scientifique qui semble transparent est l’aboutissement d’une controverse qui peut se représenter comme suit, la ligne ET est celle de la marche idéale de la composition (marche vers la transparence) et la ligne OU est l’ensemble des traductions permettant d’arriver à un énoncé clair et reconnu de tous. Schéma : (j’adore les gens qui s’expliquent en schéma, il y en a beaucoup dans ce livre !)


En prenant beaucoup de recul, il propose un fascinant schéma qui résume toute l’histoire des sciences et des techniques. Observez-le bien ! Prodigieux non ?

légende : Résumé graphique de la tendance à accroître toujours l’ampleur des détours et compositions qui définissent les cours d’acton. Le temps se lit de gauche à droite; la mobilisation croissante des humains se lit en haut, celle des choses en bas. La liste verticale de droite récapitule les compétences acquises à chaque stade. L’échelle est évidemment trop ramassée.

Un schéma qui rend lisible les deux grands récits radicalement opposés de notre époque, selon que l’on choisi de lire dans un sens ou dans l’autre :


Illustration avec le film Avatar (si,si) cité par Latour lui-même dans ce livre :-)

  • le récit émancipateur de la modernité : vers une séparation des choses et des hommes : les militaires dotés d’armes massives et d’exosquelettes…


  • le récit d’attachement, multiplication des implications : vers une intégration des hommes et des choses, une hybridation. Les Navi’s à la fois connectés aux uns et aux autres à la planète toute entière.


Suivre l’un ou l’autre des récits implique soit une autonomisation des technosciences avec des experts déconnectés, soit un déploiement précautionneux (principe de précaution) de controverses portées vers le politique. Mais attention, Latour affirme que des deux récits sont vrais en même temps selon que change de point de vue…

J’y vois beaucoup de liens avec la sphérologie de Peter Sloterdijk, le modèle de la sphère comme espace de construction de l’humain, dans lequel il exerce une sorte de design ontologique…

La position de Latour est relativiste et va à l’encontre des modernistes qui mettent en avant le progrès continu et la maîtrise des choses, tout comme des post-modernes nécessairement désabusés.

Dépasser cela : il n’y a pas de progrès, pas de nature, nous avons toujours été en prise non pas avec un univers mais DES MULTIVERS fait d’humains et d’objets hybrides en co-production. Bruno Latour peut ainsi affirmer : nous n’avons jamais été modernes parce que nous n’avons jamais accompli le programme de la modernité qui entendait séparer l’homme de la nature et pratiquer des sciences pour s’en rendre « maître et possesseurs ».

Pensée magnifiquement en phase avec notre époque, à mesure que le numérique favorise la transformation des débatsentre pairs en controverses inscrites dans le web. Le médialab de sciences-po permet de se faire une idée concrète de la magnifique démarche de cartographie des controverses, à travers trois questions fondamentales appliquées à un objet socio-technique :

  • les représentants sont-il légitimes et autorisés ? (qu’ils soient savants ou politiques)
  • les représentations des choses et des affaires dont ils débattent sont-elles assez précises ?
  • existe-t-il des enceintes légitimes pour qu’ils se retrouvent et puissent, éventuellement changer d’avis à leur propos ?

Voilà un rôle que les bibliothèques doivent mettre en oeuvre… Au fond, l’ambition de Latour, son pari, est fondamentalement lié aux sciences de l’information. Il est de « rendre commensurables » les controverses, permettre de peser des démonstrations et des rhétoriques, d’évaluer le poids respectifs des opinions et des expériences. Les sciences studies expriment un besoin de métriques éclairées des controverses. Démarche essentielle, à condition d’interroger, sans dénoncer, les gouvernementalités algorithmiques qui influencent nos comportements…

Anecdote relativiste pour finir : au même moment où se déploie la fameuse contoverse de Valladolid (1550) examinant la question de savoir si les indiens ont une âme, les indiens du Costa-Rica examinent eux la question de savoir si les conquistadors ont un corps tant il est évident que tout à une âme : s’ils pourrissent, c’est bien qu’ils ont des corps… ;-)


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